Russie : la liberté suspendue à la chute du baril ?

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Anne Applebaum – Le 7 janvier 2011. Le juge avait déjà reporté le verdict sans explication (« Le tribunal ne s'est pas expliqué », a déclaré un porte-parole). Avant de le lire, le juge interdit aux journalistes et à la famille de l'accusé de pénétrer dans la salle d'audience. Personne ne devrait avoir été surpris, par conséquent, lorsque Mikhaïl Khodorkovski, jadis magnat du pétrole russe qui défiait le Kremlin, a été condamné à six ans de prison la semaine dernière, après huit ans déjà passés derrière les barreaux. Cette fois, il a été condamné pour avoir « volé » une quantité impossible de pétrole, le même pétrole, qu’il a déjà été accusé de vendre sans payer d'impôt.

En fait, personne n’a prétendu que le verdict de Khodorkovski n’a été autre chose qu’une déclaration politique, un geste de plus du gouvernement russe à l’égard de son propre public et du reste du monde ces dernières semaines. Le blocage des enquêtes pour corruption, les expressions de soutien à « l’élection » brutale et violente chez le voisin du Bélarus, les morts de journalistes, tout cela semble avoir été conçu en contradiction avec le langage réformiste et nettement plus convivial dont le président russe, Dimitri Medvedev, faisait usage jusqu'à tout récemment. Il y a à peine deux ans, Medvedev avait même dénoncé la culture de la Russie de « nihilisme juridique » - une expression que certains ont interprétée comme une référence à l'affaire Khodorkovski.

Pourquoi ce changement de ton? Pourquoi maintenant? Beaucoup de théories complexes ont éclos pour l'expliquer. Ceci étant la Russie, aucune ne peut être prouvée. Mais peut-être l'explication est-elle très simple : le pétrole est encore une fois au-dessus de 90 dollars le baril - et le prix est en hausse. Et si cela est la raison, il n'y a alors rien de nouveau : en fait, si l'on devait tracer sur un graphique la montée et la chute des réformes en matière intérieure et extérieure de l’Union soviétique puis de la Russie au cours des 40 dernières années, cela correspondrait à la chute et la montée du prix international du pétrole (pour lequel les prix intérieurs du pétrole brut sont une approximation raisonnable) avec une précision étonnante.

Pour voir ce que je veux dire, commençons par le commencement : dans les années 1970, les prix du pétrole commencèrent à augmenter de manière significative, ainsi que la résistance au changement de l'Union soviétique d'alors. La décennie précédente (avec des prix du pétrole à 2 $ ou 3 $ le baril non ajustés pour l'inflation) avait mené changement et expérimentation. Mais après que l'OPEP a fait grimper les prix dans les années 1970, les recettes pétrolières ont afflué - et l'Union soviétique entra dans une période de « stagnation » interne et d’agression extérieure. Leonid Brejnev investit massivement dans l'armée, arrêta les réformes internes et en 1979, lorsque le pétrole était à 25 $ le baril, envahit l'Afghanistan.

Brejnev serait suivi par Iouri Andropov, qui eut la chance de gérer l'Union soviétique lorsque les prix du pétrole étaient encore élevés (à sa mort, en 1984, ils étaient en moyenne à 28 $ le baril). Andropov a ainsi pu se permettre d’une part une répression interne sur les dissidents et d’autre part de poursuivre une relation tendue avec l'Occident. Mais à la suite d’Andropov, Mikhaïl Gorbatchev prît le relais alors que les prix chutaient. En 1986, avec un pétrole à 14 $ le baril, il lança son programme de réforme : la perestroïka et la glasnost. En 1989, lorsque le pétrole était encore à seulement 18 $, il permit la chute du mur de Berlin à l'automne, libéra l'Europe centrale et mit un terme à la guerre froide.

Les prix fluctuèrent, mais n'augmentèrent pas vraiment dans les années 1990 (plongeant même à 11 $ en 1998), ces années où Boris Eltsine tentait encore d'être le meilleur ami de Bill Clinton, où les médias russes étaient relativement libres et qu’on parlait encore, au moins, d'importantes réformes économiques. Mais en 1999 (lorsque les prix du pétrole remontèrent à 16 $ le baril), le Premier ministre de Boris Eltsine, Vladimir Poutine, lança la deuxième guerre de Tchétchénie, l'Occident bombarda Belgrade, et l'ambiance en Russie devint nettement anti-occidentale une fois de plus.

Le chanceux Poutine prit la présidence en 2000, au commencement d'une longue, et apparemment inexorable, augmentation du prix du pétrole. En effet, les appels de Gorbatchev pour la réforme interne étaient oubliés depuis longtemps en 2003, quand les prix du pétrole montaient lentement vers 27 $ le baril. Et les jours où Eltsine poussait la Russie à se joindre aux institutions occidentales n’étaient plus qu'un lointain souvenir en 2008, lorsque la Russie envahit la Géorgie, avec un pétrole à 91 $ le baril.

En 2009 cependant, le nouveau président russe, Dimitri Medvedev, a essayé d'entonner un air plus sympathique, lorsque les prix du pétrole étaient en moyenne retombés à environ 53 $ le baril, laissant Poutine, désormais nouveau Premier ministre, grogner dans son coin. Medvedev a bloqué une loi draconienne sur la trahison, a invité les militants de la démocratie au Kremlin, a dénoncé le dictateur Bélarusse et semblait même, aux yeux de certains, avoir libéralisé un tantinet la télévision russe.

Mais maintenant nous voilà en 2011, Poutine est largement au premier plan, et Khodorkovski vient d'être condamné par un tribunal fantoche. Au moment où j'écris ces mots, le pétrole est à 92,25 dollars le baril.

Cette analyse est trop simpliste ? Bien sûr, elle l’est. Mais je n'ai pas encore entendu une meilleure explication.

Anne Applebaum est éditorialiste au Washington Post et auteur, entre autres, de Goulag : Une histoire. Cet article est traduit du Washington Post avec permission de l’auteur.