Macron va-t-il rompre avec la Françafrique?

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Macron va-t-il rompre avec la Françafrique?

Les questionnements sur la Françafrique restent une constance dans l’écriture des relations entre l’Afrique et la France hier comme aujourd’hui. Les relations occultes et prévaricatrices instituées dans les années 1960 existent elles encore ? Sous quelle forme s’expriment-elles aujourd’hui? La création par le nouveau président français le 29 août 2017 d’un Conseil présidentiel pour l’Afrique (CPA) n’a pas manqué de raviver ces questionnements. L’institution Macronienne sonnerait-elle la rupture avec la Françafrique ?

Comment regagner des parts de marché ?

Dans un contexte global centré sur le réajustement et la redynamisation de la politique africaine de la France, le CPA est une innovation notable. Ce groupe de 11 membres (et qui pourra s’étendre jusqu’à 15) se profile comme un puissant outil d’action proactive devant donner une plus grande visibilité et du volume à la présence française sur l’ensemble du continent africain. Les enjeux ne sont pas des moindres. Ainsi, il s’agit de sortir d’une politique étrangère qui, ces dernières années, a semblé davantage s’enfermer dans le diptyque lutte contre l’insécurité et contrôle des flux migratoires, pour se recentrer sur les grands enjeux économiques. Mettre un terme sinon limiter l’effondrement des parts de marché de la France au sud du Sahara, chutant de 10,1% à 4,7% de 2000 à 2011 face à la bourrasque des pays émergents comme la Chine, l’Inde, le Brésil ou encore la Turquie.

Qui compose le Conseil présidentiel pour l’Afrique ?

Par ailleurs, la composition de ce groupe de nouveaux collaborateurs du président Macron en dit long sur sa vision globale du continent africain. Ainsi, à côté de 9 membres francophones figurent 2 autres anglophones notamment du Kenya et d’Afrique du Sud. Le message ici est clair et s’inscrit dans la construction d’une approche continentale au-delà des frontières réelles ou imaginaires des « espaces captifs » d’antan. Plus encore, ces membres étant pour l’essentiel issus de la société civile, ils devront signer une charte de transparence, consacrant définitivement le caractère novateur de cette institution dans le cercle de l’élaboration de la politique africaine de Paris.

Pour autant le CPA peut-il apparaître comme une rupture dans la Françafrique, ou n’est-ce qu’une énième réinvention d’un labyrinthe où s’entremêlent et se perdent dans le confort des secrets d’Etat les dossiers « noirs » des relations entre la France et l’Afrique ?

La présence militaire de la France en Afrique

La Françafrique c’est avant tout un méandre d’accords juridiques et de pratiques. Cela est parfaitement illustré par les « accords de coopération militaire et de défense » entre la France et ses ex-colonies. Il en est ainsi par exemple des accords conclus dans les années 1960-70 avec le Gabon, la Côte d’Ivoire, la République Centrafricaine, le Togo, le Sénégal, le Cameroun, Djibouti et les Comores. En vertu de ces accords (dont les dernières révisions datent de 2009 pour un ajustement impératif conforme à l’ère du temps et des mutations internationales suivant les avis de divers experts français et africains), la France jouit du droit d’intervenir militairement dans les pays africains et d’y stationner des troupes en permanence dans des bases militaires dont elle a le contrôle entier. Il en résulte que depuis les indépendances, ces accords font de la France un véritable gendarme et protecteur des régimes autoritaires sur le continent. Et en dépit des déclarations de bonne foi, les enjeux géopolitiques l’emportent rapidement, puisque rien ne se profile, ou du moins rien n’a filtré, quant à l’infléchissement de cette tendance qui vraisemblablement coexistera avec la nouvelles structure du CPA. Ceci est d’autant plus vrai que Macron, face aux tergiversations américaines, s’active en faveur d’un financement onusien des capacités et des moyens d’action de la force G5 Sahel pour la lutte contre le terrorisme (groupe constitué du Mali, de la Mauritanie, du Burkina Faso, du Niger et du Tchad). L’enjeu principal ici étant de maintenir le contrôle de la France et donc des troupes françaises dans ce théâtre d’opération.

Les accords de coopération taillent toujours la part du lion à la France

Par ailleurs, la Françafrique c’est aussi le droit de préemption que la France, par le truchement de ses multinationales et de ses hommes d’affaires embusqués dans l’ombre de l’Etat, exerce sur les matières premières stratégiques et agricoles africaines. Qu’il s’agisse de l’agro-industrie au Cameroun, de l’uranium au Niger, du pétrole au Congo-Brazzaville ou au Gabon. En Côte d’Ivoire, par exemple, les entreprises françaises contrôlent de grands pans de tous les grands services publics notamment celui de l’eau, l’électricité, la téléphonie, les transports, les ports et grandes banques, le commerce, la construction et l’agriculture. Le président Macron qui est en outre passé par le fameux Gulliver financier mondial Rothschild, a toujours été vu comme le candidat des lobbys d’affaires qui auraient construit son ascension fulgurante. Réussira-t-il à démentir une telle réputation ? De même le profil de certains membres du CPA directement connecté à des groupes d’affaires comme Duval ou Suez ne peut que renforcer ces sentiments de collusion.  Au niveau financier et monétaire, la relation tumultueuse entre la France et les 14 pays africains de la zone CFA n’est plus à démontrer. Et le fait que plusieurs présidents africains défendent le maintien de cette monnaie à relents coloniaux laisse penser que leur posture n’est pas désintéressée. Et au regard du ton lapidaire, reflétant un réflexe suprématiste, par lequel le même président Macron a évacué le débat, tout laisse penser que sur ce plan la Françafrique a encore de beaux jours devant elle.

De toute façon, avec son élection récente qui ne remonte qu’à mai 2017, il est encore trop tôt pour juger de l’impact que le président Macron et son CPA auront sur les relations franco-africaines. Le discours de politique générale sur l’Afrique que M. Macron aura à prononcer dans les prochains jours et dont l’élaboration est confiée au CPA, sera un indicateur de poids à ce sujet.

Alexe Fridolin Kenfack Kitio, Diplomate camerounais, Doctorant en Relations internationales et études stratégiques/ Université de Gazi-Ankara, Turquie. Le 27 novembre 2017.