Kenya : La loi Mututho et les décès dus à l’alcoolisme

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Kenya : La loi Mututho et les décès dus à l’alcoolisme

Quelques temps, il y a eu un fort enthousiasme au Kenya autour de l'introduction d'un nouvel ensemble de lois soi-disant censées rationaliser l'industrie des boissons alcoolisées. Les lois de 2010 sur « le contrôle des boissons alcoolisées », dites « les lois Mututho », du nom du député qui a présenté le projet au parlement, ont divisé l’opinion publique comme le légendaire rideau de fer entre l'est et l'ouest pendant la guerre froide. La loi n'a pas réussi à atteindre l’objectif escompté.

Comment cela est-il arrivé exactement ? Les lois envisageaient le contrôle de la production, la vente et la consommation de boissons alcoolisées, jusque-là considérées comme anarchiques. De nouvelles mesures ont été mises en place afin de contrôler les deux extrémités de l'industrie des boissons alcoolisées. Celles-ci touchaient à tout, notamment le contrôle des heures d’autorisation à consommer les boissons alcoolisées, l'établissement d'un régime de licence strict, des amendes et des taxes (droits d'exercice) sur les boissons alcoolisées.

C’est la licence qui a fait le malheur de la «Loi sur le contrôle des boissons alcoolisées ». Pour la vente au détail général de boissons alcoolisées, les frais de licence varient entre 50 000 shillings et 7000 shillings, en fonction de l'emplacement du point de vente. Les clubs dans les villes paient 100 000 shillings pour une licence alors que les brasseurs avec une capacité de 1 million de litres et plus payent 1 million de shillings. Les droits de licence semblent assez justes pour les grandes entreprises, mais ils pourraient être décourageants pour les petites entreprises. Cela conjugué à la corruption qui caractérise les comités de réglementation des districts, a poussé les petites entreprises à court-circuiter les autorités.

Il n'est donc pas surprenant que le rapport de l'autorité nationale pour la campagne de lutte contre la drogue et l'abus d'alcool ait rapporté qu’entre le 6 et le 11 mai 2014 plus de 96 personnes ont perdu la vie à cause de la consommation de boissons alcoolisées dangereuses. Dans le même temps, plus de 98 personnes ont été hospitalisées suite à une consommation excessive. Cet alcool dangereux, surtout les forts spiritueux distillés dans les zones miséreuses, a été la principale cause de décès et de risques sanitaires. C'est ce genre de scénarios que les lois Mututho étaient censées contrôler et prévenir en premier lieu.

Plusieurs raisons expliquent l’échec des lois Mututho. Le raisonnement altruiste a conduit les rédacteurs du projet de loi à penser qu'ils pourraient faire passer un code moral « dans les gorges des Kenyans » via la législation. Cela n'a pas été le cas, d’une part, parce que légiférer sur des questions qui sont à juste titre des questions de choix personnel et de morale est une tâche ardue en soi. Et d’autre part, parce que boire de l’alcool est devenu un problème culturel au Kenya. Boire ensemble est à la fois enraciné dans la culture de la société et dans la culture contemporaine, à tel point qu’aucune loi ne pourrait être efficace. Alors que nous approuvons tous que la consommation abusive d'alcool est préjudiciable à la productivité nationale et au bien-être individuel, il existe d'autres façons mieux adaptées pour traiter l'abus d'alcool que l'approche juridique sur le contrôle des boissons alcoolisées.

La loi semblait viser les symptômes de l'alcoolisme plus que ses racines. Nous voulons que nos hommes soient engagés dans les fermes, dans les ateliers et dans d'autres activités productives plutôt que dans les bars en train de boire de manière idiote. Nous devons nous demander ce qui pousse les hommes et les femmes à choisir de boire plutôt que de mener des activités productives?

Le mot «chômage» est un peu galvaudé dans le pays chaque fois que le problème de l'alcoolisme est évoqué. La question que nous devrions nous poser  est : est ce que l'alcoolisme est une expression du chômage? Ou : est-ce que le chômage est la cause de l'alcoolisme ?

Le Kenya peu semblé atteint par un problème d'alcoolisme, mais il se classe loin à la 118ème place sur 189 pays en termes de consommation annuelle d'alcool par habitant. L'autre grand mythe que nous devons traiter est que l'industrie informelle «traditionnelle» de la bière est la plus périlleuse pour la santé. Apparemment, le Kenya a le plus faible marché informel de la bière (20%) comparativement à ses voisins, notamment l’Ouganda à 89%, la Tanzanie à 87%. Cela dit, le Kenya détient toujours la part du lion quand il s'agit de décès liés à l'alcool.

Où réside donc le problème? Quels sont les faits? L'autorité fiscale du Kenya impose des taxes sur les boissons alcoolisées. Ainsi, la taxe frappant une bière maltée est de 54 shillings par litre, celle sur le vin est de 70 shillings par litre, et celle touchant le spirit est de 120 shillings par litre. Ceci, couplé avec le fait que l'administration fiscale du Kenya avait annulé un sursis d’impôts sur « Senator Keg », une marque de bière de la compagnie « the Eastern Africa Breweries Limited », il en a résulté un affaiblissement de la capacité des Kenyans à faible revenu à acheter de l'alcool non dangereux sur le marché. Ils sont poussés vers la consommation des alcools les plus forts.

Sans une réforme de la réglementation des boissons alcoolisées et une diminution des taxes, les Kenyans vont continuer de mourir dans des conditions sordides. La solution pourrait être simplement de déréglementer plus et de taxer moins.

Alex Ndungu Nejru, analyste pour African Liberty - Article initialement publié en anglais par African Liberty - Traduction réalisée par Libre Afrique - Le 4 juillet 2014.