Putsch au Niger : les dessous de l’histoire

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Eugène Aballo - Le 10 mars 2010. Au Niger depuis le putsch du 18 Février, le conseil suprême pour la restauration de la démocratie (CSRD) navigue entre déclarations et tournées sous-régionales pour justifier son acte : mettre un terme « au mensonge de la VIème République » et remettre le Niger sur la voie de la démocratie. Mais, filtre-t-on de source autorisée, une ténébreuse affaire de primes sur fond de discrimination, de frustration et même de retraites anticipées de hauts officiers aurait sonné le glas de l’ère Tandja.

En tournée d’explication dans la sous- région, une délégation du Conseil suprême de la restauration de la démocratie au Niger conduite par le colonel Mossi Hassan a fait savoir que la junte a agi en toute responsabilité pour restaurer la démocratie au Niger. C’est, plaide-t-il, la seule voie pour trouver solutions aux problèmes de son peuple. En d’autres termes, c’est en réponse à l’appel du peuple nigérien que l’organe militaire a déposé Tandja, semble admettre la junte. Mais à y regarder de près, les choses ne sont pas aussi simples que ce que le laisse croire l’armée dont la relation avec le président Tandja s’est véritablement dégradée peu avant le putsch .

Plusieurs faits le prouvent bien.

A l’endroit des huit cent ex-rebelles combattants touaregs de retour dans les rangs, le Président Tandja fait montre d’une exceptionnelle générosité : hébergement dans des hôtels huppés, dons de véhicules haut de gamme, de villas chics ou même l’invasion de l’espèce sonnante et trébuchante. Pas le moindre clin d’œil aux loyalistes dont les dernières primes de mission remontent à la fin de la guerre contre les touaregs, nouveaux protégés de Tandja. Pire leur revenu mensuel chute au tiers passant de 120.000 à 40.000 francs CFA. Il n’en fallait pas plus pour que des tracts explosifs fleurissent dans les casernes pour dénoncer l’injustice et sonner la révolte.

Pour armer son bras de fer contre l’ensemble des institutions nigériennes, Tandja s’attache le soutien, moyennant coquettes rétributions, des services de quelques officiers supérieurs choisis sur le tas : il fait monter les enchères entre villa clé en main, mallette d’argent pouvant aller jusqu’à cinquante millions. Et comme coup de glas, il limoge au début du mois de Février trente éléments de sa garde présidentielle et annonce que les primes vont baisser. Or déjà au mois d’août, le chef de l’État avait limogé le colonel Garba Maikido, chef d’état major adjoint de l’armée de terre qui n’avait pas voulu lui faire allégeance. Il avait également dans son viseur une dizaine de jeunes officiers soupçonnés d’être mêlés aux tracts. Et ce sont là, bien de mobiles qui auraient pu pousser les militaires à agir. D’ailleurs, le Colonel Djibrilla Hima Hamidou n’a-t-il pas martelé à plusieurs reprises « Nous ne roulons pour personne. »

Ainsi les cris d’alarme des populations de Niamey et de ses environs, des organisations de la société civile et surtout les partis politiques de l’opposition, ainsi que l’impasse politique ou l’isolement international du Niger n’auraient servi que de paravent aux causes réelles du putsch.

Et au Niger, les putschistes ont l’art de l’argument facile. Le Niger a connu 4 coups d’état ces 4 dernières décennies. A chaque fois, les militaires se présentent toujours comme un redresseur de tort : la famine en 1974, le blocage politique en 1996, la dérive autoritaire de Ibrahim Barré Mainassara en 1999, l’isolement international du Niger et l’impasse constitutionnelle de 2010.

Malgré tout, la junte donne un signal fort de sa bonne foi, elle nomme un premier ministre civil et s’interdit toute intention de participer à la prochaine élection présidentielle, forme un gouvernement de technocrates mais n’oublie pas de s’octroyer cinq postes ministériels. La belle promesse risque fort de n’être qu’un leurre si le CSRD succombait au syndrome du ‘’daddisme’’ : s’accrocher au pouvoir.

Même si plusieurs analystes politiques, optimistes envisagent le retour à l’ordre constitutionnel, de nombreux doutes subsistent ainsi quant à la sincérité des gages donnés par la junte. Le porte-parole de la junte, le Colonel Abdoul Karim Goukoye rassure sur les bonnes intentions de la junte « Nous voulons atteindre trois objectifs : assainir la situation politique, réconcilier les nigériens et enfin restaurer la démocratie en organisant des élections générales et transparentes ». La junte semble s’être dotée très vite d’une feuille de route mais pour l’heure elle garde le silence sur son chronogramme. Un silence qui laisse planer des doutes sur la brièveté souhaitée par tous à la transition. La longévité des militaires au pouvoir conduit inéluctablement à des abus.

En Afrique au sud du Sahara, les populations ont appris à se méfier des paroles de putschistes. Les ivoiriens se souviennent du cas du général Robert Guéï en 1999. On se rappelle de Blaise Compaoré en 1987 au Burkina-faso, Gnassingbé Eyadéma au Togo en 1967, et l’exemple de Daddis Camara est encore frais dans les mémoires. Au Bénin après le coup d’état militaire du 26 octobre 1972, le général Mathieu Kérékou n’avait que de bonnes intentions mais très tôt le rêve s’est mué en cauchemar avec la création d’un Parti unique d'obédience communiste d’où émergeront plusieurs tortionnaires. Le peuple Nigérien doit donc garder les yeux bien ouverts.

Eugène Aballo est journaliste béninois.