Présidentielles ivoiriennes : entre crainte et espoir

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Présidentielles ivoiriennes : entre crainte et espoir

La date des élections présidentielles 2015 se rapproche à grand pas, et sur trente-trois candidatures déposées, le Conseil Constitutionnel ivoirien en a retenu dix. Quand on sait que jamais une élection présidentielle ne s’est tenue en Côte d’Ivoire dans un climat apaisé, nous sommes en droit de nous inquiéter face aux signaux de crise imminente qui pourraient être jugulés par la volonté des différents acteurs à agir avec probité, intégrité et bonne foi dans la bataille électorale. Quelles pratiques pourraient atténuer ou empêcher une nouvelle crise électorale ? Mais avant tout quels sont ces signaux qu’il est dangereux de sous-estimer ?

Les signaux à craindre !

Les premiers signaux à considérer peuvent être perçus dans le passé peu honorable de la Commission Electorale Indépendante (CEI). En effet, les craintes de certains observateurs de la vie politique ivoirienne sont manifestes et peuvent être bien justifiées en raison de la responsabilité de la CEI lors des dernières présidentielles en Côte d’Ivoire. Selon les faits, son président avait vicié certaines procédures mais avant lui, certains de ces membres nous offraient un spectacle honteux et dégradant pour l’image de l’état de la politique et de la démocratie en Côte d’Ivoire. En dépit de son passif et en marge des textes qui régissent le code électoral, cet organisme de gestion électorale est toujours dirigé par le même président et malgré de vives contestations, sa nomination a été entérinée par le président Alassane Ouattara et acceptée par une partie de l’opposition. Cet état de fait constitue toujours un fait qui n’est pas de nature à créer les conditions de la sérénité dans la compétition.

Les seconds signaux s’appréhendent à travers le dialogue politique opportuniste et tardif du gouvernement. Ces dernières semaines, le gouvernement fait montre d’intensifier le dialogue politique avec l’opposition mais il faut se demander s’il n’est pas un peu tard pour cela.  Car, force est de constater que cela a des apparences de stratégies de communication ou d’un opportunisme guidé par la volonté de se faire une image dorée. Pourtant, l’opposition l’a longtemps réclamé. Elle a reçu en retour soit la sourde oreille ou des simulacres de discussions portant sur des sujets superficiels.

Par ailleurs, l’immixtion du juge de droit commun dans les affaires des partis politiques constitue aussi un signal non négligeable.  La crise interne au sein du Front Populaire Ivoirien (FPI) a vu effectivement et à la surprise générale, l’intrusion du juge de droit commun d’une affaire d’une entité dont la liberté de fonctionnement est consacrée par la Constitution. Il est bien entendu que la reconnaissance de la légalité ou encore la légitimité d’un dirigeant de parti politique n’était pas du ressort du juge. Abus ou pas, en tout état de cause, le juge ivoirien a créé une jurisprudence qui a forcément généré une grogne dans les rangs de l’opposition.

Notons également la tendance du gouvernement à choisir son opposition tout en restreignant l’accès aux médias publics à une autre partie considérable de l’opposition. En effet, l’accès aux médias publics n’est pas chose aisée pour l’opposition et cela a été décrié par plusieurs acteurs. Toutefois, lorsqu’un créneau lui a été octroyé, cela a donné l’impression que le gouvernement avait choisi son opposition.

Le cinquième signal réside dans l’appel par l’opposition au boycott. D’évidence, une telle stratégie reste très inopportune voire même improductive pour le jeu démocratique et pour ces élections présidentielles. Au contraire, elle est de nature à entretenir de façon permanente un climat de tension qui n’avantage aucunement la population ni la société ivoirienne dans sa globalité. Toutefois, il demeure quelques d’espoirs pour éviter le pire.

Quelques sillons d’espoir…

De nouvelles tensions peuvent être évitées si les acteurs ou parties prenantes de la vie politique en Côte d’ivoire prennent la mesure de la responsabilité qui leur incombe pour se donner les moyens de la première élection libre, transparente et apaisée.

D’abord, elle se perçoit dans le partage de responsabilité qui pèse à la fois sur les électeurs et les hommes politiques. S’agissant des électeurs, il est plus que jamais temps qu’ils comprennent que la cohabitation sociale ne se fait pas exclusivement sur la base d’une commune appartenance à une région, une confession, une tribu, une ethnie, ou encore une race. La Côte d’Ivoire est non seulement un Etat laïque, mais se veut un peuple qui, « conscient de sa diversité ethnique, culturelle et religieuse, désire bâtir une nation unie, solidaire et prospère ». La réussite d’un pareil projet exige que l’électeur sorte de l’enferment des stéréotypes socio-politiques pour jauger la pertinence du projet de société présenté par un candidat plus qu’autre chose, avant de lui accorder le suffrage qu’il mérite. S’agissant des hommes politiques, il pèse sur eux la responsabilité de la sauvegarde de la paix sociale et la franchise dans leur discours. Contrairement aux idées reçues, le machiavélisme n’est pas le meilleur stratagème dans le jeu politique. C’est pourquoi haranguer les foules, faire dans la démagogie et dans le clientélisme doit être relégué à de l’histoire politique. Quel modèle de gouvernance et de leadership politique veulent-ils laisser aux générations futures ? Une telle interrogation mérite de constituer le bréviaire de chaque candidat pendant chaque intervention publique au cours des campagnes électorales.

Ensuite, La société civile (en partie), son amorphie et son atonie inquiète énormément en raison de sa responsabilité à l’égard de l’électorat devant la faillite de la quasi-totalité de la classe politique dans l’éducation politique des populations. Elle devait prendre le relais dans la formation d’une opinion publique consciente et citoyenne. Hélas, elle s’est fourvoyée, elle s’est corrompue dans des rapports incestueux avec la politique politicienne. Il est encore temps pour qu’elle accomplisse sa mission d’éveil des consciences et de mobilisation des forces citoyennes comme contre  pouvoir face à l’arbitraire et l’autoritarisme.

Les entités publiques ne sont pas en reste, notamment la Haute Autorité de Communication Audiovisuelle (HACA). Ses attributions lui permettent de contrôler l’effectivité de l’accès égal et équitable de tous les candidats aux médias publics ainsi que le professionnalisme de ces médias. Son professionnalisme et surtout son impartialité seront d’un apport inestimable à la paix sociale car garantissant l’égalité des chances dans le jeu politique.

Par ailleurs, les Organisations internationales ainsi que les chancelleries étrangères ont également une responsabilité, celle de la stricte impartialité nonobstant leur contribution logistique et financière pour l’organisation des élections.

Enfin, le juge constitutionnel a un rôle déterminant dans le contentieux électoral. Ses décisions ont un effet incommensurable sur la vie sociopolitique et économique de la Côte d’Ivoire. Par conséquent il doit se souvenir qu’il rend ses sentences au nom du peuple ivoirien et non au nom d’un quelconque individu.

Au total, s’il est vrai que  la Côte d’Ivoire a toujours connu des tensions pendant les présidentielles, celles de 2015 apparaît véritablement et plus que jamais une occasion de rompre avec le passé car non seulement les causes de tensions sont identifiées par les acteurs mais surtout, de leur volonté dépend la décrispation totale du jeu politique ivoirien.

Michael-Eric ABLEDJI, analyste pour Libre Afrique. Le 7 octobre 2015.